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DIEU ET CALLIOPE RÊCHER À LA CATHÉDRALE

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Proclamer plus qu’annoncer la parole de Dieu, c’est l’écrasante tâche dévolue aux prédicateurs successifs de la cathédrale. Inutile de préciser qu’ils doivent ce poste délicat à leurs compétences, leur verve, leur faconde, leur loquacité et leur didactique. Calliope est la muse qu’ils côtoient, la rhétorique le procédé qu’ils emploient. Au sein du cercle très fermé, mais très prisé, des princes de l’éloquence – «la vraie éloquence se moque de l’éloquence», disait Pascal -, présentons trois d’entre eux.

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Annoncer  l’Évangile n’est pas un motif d’orgueil pour moi, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile» (1 Co, 9, 16). L’affirmation de saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens traduit l’impérieuse nécessité du prédicateur qui la médite et l’intériorise quel que soit le siècle. Aussi bien Jean Geiler, au tournant du XVIe siècle, qu’Antoine Jeanjean, au XVIIIe siècle, et que Simon Ferdinand Mûhe, au XIXe siècle, y font constamment référence, réaffirmant avec force l’intemporalité du message biblique. Et tous trois, surtout Geiler et Mùhe, s’appliquent à eux-mêmes le troisième verset suivant de la même épitre: «Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en gagner le plus grand nombre» .

La didactique de Jean Geiler

Débutons la présentation de notre triptyque par Jean Geiler (1445-1510), originaire de Kaysersberg, contemporain de la découverte du Nouveau Monde. Talentueux vulgarisateur des Saintes Écritures, il attire à lui une foule considérable qui vient écouter ses sermons. Par le choix de ses exemples, accessibles à tous, il offre au plus grand nombre une interprétation, en décrivant les chemins cachés menant vers Dieu, qu’il rapproche des trajets des fourmis.

Citons Geiler qui s’exprime en allemand et non en latin. «La caractéristique des fourmis, c’est de faire des chemins variés et cachés dans la fourmilière pour y habiter.

Antoine Jeanjean

Que dois-je en apprendre? En premier lieu, apprends à marcher sur le chemin le plus proche qui te conduit à la vie éternelle. Je connais un chemin direct, le bon chemin, celui d’obéir aux commandements de Dieu». Geiler fait intervenir alors le prophète Jérémie, qui appelle à chercher le bon chemin. Il termine: «Tu vois qu’un être humain veut plaire à deux maîtres, servir Dieu et servir le monde, fêter carnaval et aussi jeûner. Or cela ne peut pas se faire. Il vaut mieux rompre courageusement et donner son congé au monde pour servir Dieu seul. »

Jean Geiler prend alors l’exemple du sentier pédestre, c’est-à-dire l’exercice de la vertu, l’obéissance aux commandements de Dieu. Il appelle cette fois à la rescousse David et conclut: «Je dis qu’exercer la vertu c’est le chemin étroit et la porte qui mènent au ciel.» Il poursuit son raisonnement: «Essayer de vivre dans la droiture, c’est cela le chemin caché de la fourmi. » En quatrième lieu, Geiler se demande et, par là même, demande à son auditoire quels sont ceux qui doivent tout spécialement chercher les voies cachées de Dieu. La réponse fuse: les prédicateurs, objet de notre propos. Le constat, un brin démagogique, est terrible : «Beaucoup d’entre nous sont comme un tuyau et ressemblent à une coupe d’argent. Un tuyau reçoit le vin qui coule et ressort. Mais une coupe d’argent déborde quand on la remplit et elle reste pourtant pleine. Nous sommes des tuyaux, la parole et l’enseignement coulent par le tuyau, mais le tuyaux reste vide » le sermon qui développe six points au total dure deux heure;

En 1502, lorsque jean Geiler s’adresse à travers aux  religieuses de sainte-Catherine Strasbourg, il emploie l’image du lièvre comme allégorie de Ce dernier ne peut que fuir pour ne pas s’exposer aux tentation de ce monde qui sont nombreuses et variées « un ours se dresse pour attaquer, un loup dévore , un chien mord, un chat griffe .mais le lièvre n’a comme défense que la fuite le plus loin possible.» Du lièvre le prédicateur passe à Saint-Paul qui demande à fuir l’impureté. Enfin, il achève sa démonstration par ce curieux exemple ! « tu te peins une femme selon tes envies, une qui te plairait et que tu imagines sans défauts.Il vaudrait mieux voir une femme réelle: il serait étonnant que tu ne lui  trouve pas quelque chose qui te déplaise. Ou bien elle louche ou elle a le nez qui coule, des dents jaunes ou elle parle bêtement. »

Si Geiler touche son public,c’est qu’il met en accord ses paroles avec ses actes. Bon nombre de ses contemporains témoignent préoccupé de son prochain . L’humaniste sélestadien Beatus rhenanus (1485-1547) ; »il était d’une grande taille, le décrit ainsi les cheveux crépus, le visage maigre , le corps mince et, si l’on excepte une douleur aux reins, il ne souffrait d’aucune maladie. » Il ajoute qu’il mange deux fois par jour,  mais pendant le carême « il jeune chaque jour.» Surtout beatus rhenanus évoque son apostolat ; »il soulagea toujours les pauvres et les nécessiteux avec la plus grande générosité. Il donnait presque chaque jour

quelque chose aux petits enfants abandonnés. Partout où il passait, une foule innombrable l’implorait. Il ne laissa jamais personne partir sans un don. Il chérit les érudits et ceux qui se distinguaient par leur honnêteté et parmi eux Jacques Wimpheling, mon concitoyen.

La solennité d’Antoine Jeanjean

Quittons l’époque médiévale pour aborder le siècle des Lumières. Intéressons-nous à Antoine Jeanjean (1727-1790). Ordonné prêtre en 1750, il s’illustre à partir de 1765, l’année de l’expulsion des jésuites. Le préambule de son sermon prononcé lors de la fête de la dédicace de la cathédrale, le 29 août 1765, évoque la demeure de Dieu. Contrairement à Geiler qui multiplie les exemples, Jeanjean prêche avec solennité.

«Nous célébrons aujourd’hui le souvenir de la construction, de la consécration, de la dédicace au Très Haut et de la sanctification de cette magnifique église principale et église-mère. Israël se souvenait tous les ans que Dieu, par une grâce extraordinaire, déterminé à élire domicile au milieu d’eux, permit à ce peuple élu et en son nom, de lui ériger une demeure. Il se souvenait que le plus saint des rois avait rassemblé l’or et pris les dispositions liées à la sainte construction. Il se souvenait que son fils, le plus sage de tous les rois, avait mis à exécution le projet, bâti l’œuvre et construit le superbe temple paré du mobilier le plus coûteux, orné des chefs-d’œuvre les plus artistiques avec une grande pompe et un fervent recueillement. Et enfin il se souvenait que Dieu promit de demeurer en celle-ci. »

Les sermons prononcés annuellement, pour le Magistrat de Strasbourg ou Rathspredigten et qui ont été conservés, mettent bien en évidence l’art oratoire de Jeanjean. En 1766, il évoque la nécessité d’un bon gouvernement: «La prospérité du pays, le salut du peuple repose sur les juges. Les lois fortifient bien plus une ville que les murailles les plus épaisses. Un juge avisé s’occupe bien plus avantageusement de la sécurité du royaume que le plus vaillant des héros. Par sa sagesse, le juge apaisera l’agitation intérieure et réconciliera les cœurs aigris. Par son ardeur et par son pouvoir bien employé, la piété s’établira à nouveau dans son droit, l’incroyance et le péché devront se terrer. C’est ce qu’avait bien compris le pieux roi de Judée, dont nous avions à expliquer les paroles par notre sainte homélie. »

Parmi les contemporains évoquant jeanjean, relevons l’abbé Philippe André Grandidier (1752-1787), l’historien bien connu: «L’éloquence allemande, en proie au mauvais goût jusqu’au commencement de notre siècle, semble aujourd’hui revivre sous la plume de l’abbé Jeanjean. Joignant la pureté du langage et le pathétique du discours à un style mâle et énergique, il passe pour un des restaurateurs de la bonne éloquence dans les chaires catholiques. Tant que ses élèves suivront un si heureux modèle, ils pourront se glorifier de devoir à Strasbourg le sentiment du beau et du sublime. »

Le saint abbé Simon Ferdinand Mùhe

L’abbé Mùhe (1788-1865) est l’un des plus éminents ecclésiastiques alsaciens de l’époque contemporaine, par la sainteté de sa personne, un «modèle de piété, de dévouement et de chanté». Ordonné prêtre en 1812, il exerce les fonctions de prédicateur en langue allemande à la cathédrale pendant plus d’un demi-siècle, de 1811 à 1865. Ses sermons ont été soigneusement conservés. Comme ses prédécesseurs, Mùhe utilise particulièrement le «genre terrible», dépeignant à l’infini la mort, le jugement dernier, l’enfer.

En 1814, il évoque le caractère imprévisible de la mort: «Quand, où et comment verrons-nous la mort? Frappera-t-elle le jeune homme ou le vieillard ? Dans un an, dans un mois, une semaine, un jour ou une heure? Mourrons-nous de maladie? A l’étranger, dans notre maison, dans les champs ou en forêt? Personne ne peut répondre à ces questions. Jésus dit: « Soyez prêts, car personne de connaît ni le jour ni l’heure.  » Des amis entourent ton lit d’agonie; ils attendent ta mort pour s’emparer de l’héritage. Que pourra donc faire le prêtre ? Ta langue paralysée ne peut plus formuler ta confession.

Le prêtre lève la main pour l’absolution et tu te seras mal confessé. Il te donnera le pain de vie et tu le recevras indignement pour ta condamnation. Tu meurs. On te pleure quelques instants. On t’enterre, on enfouit ta dépouille et le vent disperse tes cendres. »

Un quart de siècle plus tard, en 1838, Mùhe décrit, dans l’une de ses prédications et devant son auditoire habituel de la cathédrale, le jugement dernier. Sa description se veut édifiante. «Le pécheur verra, oui, il verra. Il verra parce qu’il a voulu croire. Peccator videbit. Il verra un juge sévère et inexorable, celui dont il s’était moqué toute sa vie. Chrétiens, mes frères, quel sera notre sort ? Esther tremble devant Assuérus, Joseph tremble devant le pharaon, un homme tremble devant un autre homme. Que fera l’âme pécheresse devant le courroux du Dieu vivant? Oh, qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

Que pensent les contemporains de Mùhe? Voici l’opinion du préfet du Bas-Rhin, Louis Sers, dans un rapport du 21 décembre 1838: «Cet ecclésiastique s’était livré dans le temps à une vie contemplative qui avait faussé son caractère. Naturellement pieux, il alla presque jusqu’au fanatisme. Il fut violent dans ses sermons et attaqua directement en chaire les cultes dissidents et se livra au prosélytisme, ce qui lui fit beaucoup d’ennemis. Le temps a calmé sa passion. Depuis longtemps on ne lui reproche plus d’actes qui, comme autrefois, semblaient provoquer la haine religieuse et même le scandale. Il est au reste l’ecclésiastique qui pratique au plus haut degré les principes de charité et si l’on ne peut dire autant de la tolérance, personne ne peut cependant lui refuser son estime. »

éloquence à la fois si populaire et si entraînante. On voyait plutôt qu’on entendait ce qu’il disait. Tout était si naturel qu’il semblait impossible qu’il en fût autrement. On le suivait dans la moindre application. Les scènes, les vérités avec leurs conséquences, dépeintes avec ces traits vigoureux qui sont comme le cachet des grands maîtres, accompagnées d’une déclamation vive et animée, pénétraient dans l’âme avec une puissance magique. On l’aurait volontiers écouté pendant toute une journée. »

Comme Geiler, Mùhe met en accord actes et paroles. Sa générosité inépuisable est soulignée par maints témoignages. Pour autant, le prédicateur est bien tombé dans les oubliettes de l’histoire. Sa sainteté attestée, en tout cas, n’a pas encore été reconnue par l’Eglise.

Soulignons pour conclure, à la fois la ressemblance des prédications de ces trois prêtres à quatre siècles d’intervalle et leur contraste par rapport aux sermons contemporains. Geiler, Jeanjean, Mùhe, représentatifs d’un catholicisme de tradition, développent une théologie de la contrainte. «Redoutez l’enfer», reprennent-ils presque en chœur, si l’on peut écrire. Curieusement, au moment où les églises se désemplissent, le catholicisme de conviction contemporain développe une théologie de l’espérance, à mille lieues des brûlots incendiaires du passé.

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